Alain Veinstein

13 Fév 2020 - 14 Mar 2020
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jeudi 13 février 2020
Monts et merveilles et menus plaisirs

LA TERRE À CIEL OUVERT

Par Olivier Kaeppelin

J’ai découvert l’œuvre d’Alain Veinstein grâce à son écriture, une écriture où la terre, le grain de la terre, était un interlocuteur (1). Une terre très matérielle, que l’on creuse, que l’on fouille mais insaisissable comme le sont une émotion qui vous modèle ou un sentiment métaphysique et bref de l’espace. En fait, un espace au sol, dépouillé de tout, que je retrouve dans son dernier livre À n’en plus finir (2) quand il écrit : « Là-bas, de l’autre côté du mur, j’ai toujours imaginé une terre nue, des zones désertes à perte de vue. Il se peut qu’à ma naissance quand j’ai ouvert les yeux sur le monde c’est cette terre qui m’est apparue (…). Là-bas est devenu pour moi au-delà de ce qu’on imagine. Au-delà de tout horizon. »

Avant que d’être écrivain, Alain Veinstein fut peintre, il ne l’oublie jamais comme s’il portait, en lui, ces « en-deça » et « au-delà » des mots, cet espace dont nous pouvons dire précisément qu’il n’est « nulle part ». Celui d’une peinture ou il n’est pas question d’image ou d’objet mais d’espace et de forme. Redevenant peintre, Alain Veinstein va, résolument, vers cette terre où la peinture est plus vivante que la nature, car son mouvement, contrairement aux quatre saisons n’a pas de fin, pas de mort ni de recommencement. Il est là et c’est lui qu’il faut approcher par les gestes de la peinture qui cherchent la vie et la maintient sur quelques centimètres carrés d’une toile où elle ne se dérobera plus.

Cette entreprise s’ancre dans la réalité du monde comme une nuit, une montagne, un corps peuvent l’être mais, plus encore, dans un « réel » abstrait, celui d’une pensée mobile qui nous lie à ces formes qu’Alain Veinstein peint. C’est cette expérience profonde de perception, de présence et de disparition, de métamorphose et de projection vers un lieu qu’il s’agit, aujourd’hui, d’habiter, un temps, pour être les compagnons de sa naissance.

Appelons ce lieu : montagne, champ ou paysage. La terre, cette fois, n’est plus « au sol ». Devenue peinture, elle est un cosmos, là devant nous, physique, tangible, solide comme une matière que la vue permet de saisir, de parcourir, de s’approprier comme le fait l’hétéronyme de Pessoa, Alberto Caeiro.

Cette terre est traversée, fugace et cependant, grâce au tableau, construite par un sentiment paradoxal de permanence.

Alain Veinstein reprend un sujet classique de l’histoire de la peinture pour nous y plonger, à la recherche d’une vitalité renouvelée. La nature nous situe dans l’univers mais un univers se manifestant par une abstraction mystérieuse, organique qui ne cesse de « donner corps ». Il provoque un profond sentiment d’intériorité, contredit, « balancé » par le monde extérieur, par une composition parcourue de couleurs et de figures en apesanteur. Il faut savoir voir l’intérieur et l’extérieur d’un « pays ».

Si je le regarde attentivement, j’ai conscience de passer, sans cesse, d’une dimension à l’autre. Je vis l’épaisseur d’une intimité, d’une substance, comme le rayonnement de la lumière d’un astre, le sombre d’un ubac, d’un écroulement de terrain comme la danse joyeuse de créatures picturales. Je suis dans ce battement, cette respiration entre la reconnaissance d’un sujet qu’on appelle montagne et l’impossibilité de la nommer. Je suis en elle et hors d’elle. Je suis au cœur du réel, comme le promeneur de Caspar David Friedrich, qui est en un point d’équilibre et de déséquilibre permettant par le noir et la couleur, par la peinture même, de vivre un « chant des pistes » (3) mental et ainsi, par la force des choses, de préserver l’éveil, d’être aux aguets.

(1) Répétition sur les amas, Mercure de France, 1974
(2) Seuil, Fiction et Cie, 2020
(3) Bruce Chatwin